Les transferts linguistiques ne sont qu'un aspect des relations entre francophones et anglophones dans les provinces de l'Atlantique depuis quatre cent ans. Dans l'ancienne Acadie, l'« Anglois » avait été à la fois ennemi, partenaire commercial et conquérant. C'est lui qui deux fois prit la forteresse de Louisbourg, en 1745 et en 1758. C'est lui qui dispersa la population acadienne entre 1755 et 1763. C'est lui qu'on fuit, longtemps après le Grand Dérangement, mais avec qui il faut néanmoins composer.

 

Longtemps, les anglophones ont eu une attitude très méprisante envers les francophones. Selon le lieu, la situation, l'époque ou leur personnalité, les Acadiens réagissent de façon différente : en tentant de cacher leur identité ; en se servant de leurs poings ; en enterrant collectivement la peur, comme ce fut le cas lors d'une manifestation à Moncton en 1972.

Dans la vie quotidienne, toutefois, les relations entre anglophones et francophones ne sont pas faites que de conflits. On s'accommode les uns des autres, particulièrement dans les localités habitées par les deux groupes linguistiques. Ainsi, on fête ensemble et on choisit parfois un compagnon, une compagne de vie dans l'autre groupe. En fait, les communautés acadiennes peuvent être très ouvertes aux étrangers, en particulier si ceux-ci se réclament de descendance française ou de religion catholique.

 

Les origines françaises jouent en effet un rôle essentiel dans la construction de l'identité acadienne par les élites à la fin du 19e siècle. Elles font ainsi débuter l'histoire de l'Acadie par l'établissement des Français à l'île Sainte-Croix en 1604 et considèrent Marc Lescarbot, qui séjourna à Port-Royal en 1606-1607, comme le premier écrivain acadien. Par contre, elles passent sous silence les relations tendues entre les officiers français et les Acadiens à l'île Royale au 18e siècle. Les artisans de la Renaissance acadienne sont fort influencés par l'historien français Rameau de Saint-Père qui, lui, fait des Acadiens des modèles à suivre pour ses compatriotes.

 

 

L'intelligentsia acadienne n'apprécia toutefois guère les affirmations de Rameau de Saint-Père selon lesquelles les Acadiens étaient métissés avec les Amérindiens. Ce mépris pour les Micmacs et les Métis divisait certaines communautés au 19e siècle. Des recherches récentes confirment le métissage dans l'ancienne Acadie, mais surtout dans les postes isolés. Sur le pourtour de la baie de Fundy, les conditions s'y prêtaient moins, le ratio hommes-femmes étant équilibré. Les langues micmaque et acadienne ont gardé les traces de la présence de l'Autre.
Les Québécois, ou Canadiens français comme on les appelait jusque dans les années 1960, tiennent une place à part dans la construction identitaire acadienne. Il est indéniable qu'ils ont contribué à la reconstruction de l'Acadie, ne fût-ce que par la présence capitale de prêtres du Québec au 19e siècle et par l'intérêt des nationalistes canadiens-français pour l'épanouissement institutionnel de l'Acadie. Mais il n'y a pas de doute que les deux groupes avaient des cultures distinctes, même s'ils partageaient la religion catholique et la langue française. Ces différences expliquent en grande partie pourquoi les missionnaires québécois eurent souvent maille à partir avec leurs ouailles acadiennes et pourquoi la localité de Caraquet était en fait composée de deux communautés : les Acadiens, à Haut-Caraquet, et les Canadiens français et les Français, à Bas-Caraquet. Elles expliquent aussi pourquoi les élites acadiennes se sont donné des symboles spécifiques, drapeau, fête et hymne nationaux. S'ajoutait le complexe de supériorité arboré par certains Québécois, qui n'aidait pas à construire de pont entre les deux cultures.
Le nationalisme « canadien-français », puis québécois, est lui-même source d'ambiguïté : s'il influence les nationalistes et néo-nationalistes acadiens, il constitue aussi une sorte d'impérialisme culturel aux yeux de beaucoup, dont l'écrivain et cinéaste Herménégilde Chiasson.

L'identité acadienne d'aujourd'hui n'est évidemment pas à l'agonie, contrairement à ce que prédisent les prophètes de malheur. Elle est aussi variée que le Canada atlantique. Au Nouveau-Brunswick, elle s'affirme avec force ; ailleurs, elle a davantage de difficultés à ne pas être engloutie dans la mer anglicisante.

L'Acadie contemporaine est un mélange de nouveau et d'ancien : ouverte sur le monde, mais voulant s'affirmer en elle-même et pour elle-même.

             
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