L'antagonisme entre la tradition et le progrès ne date pas d'hier. Il fut particulièrement fort durant la deuxième moitié du 19e siècle à l'Île-du-Prince-Édouard. Alors que les traditionalistes encourageaient les leurs à commémorer leur héritage, les avocats de la modernisation les enjoignaient à délaisser leur mode de vie primitif, notamment le costume traditionnel des femmes, « l'habit française », et à apprendre la langue anglaise, voire à abandonner la langue de leurs ancêtres.

La prise de conscience du lien étroit qui existe entre langue et identité ethnoculturelle fut d'ailleurs à l'origine, au début du 20e siècle, de l'entreprise de réhabilitation linguistique du sénateur Pascal Poirier, qui voulait redonner aux Acadiens la fierté de leur langue en leur montrant qu'elle plongeait ses racines dans la France médiévale. Poirier est ainsi considéré comme le premier linguiste acadien. Dans sa foulée, s'est développée une tradition de recherche sur les parlers acadiens, dont le chiac dans le sud-est du Nouveau-Brunswick.

 

Comme chez d'autres groupes minoritaires, la langue peut représenter un élément de souffrance pour de nombreux Acadiens, surtout ceux de Terre-Neuve, de la Nouvelle-Écosse et de l'Île-du-Prince-Édouard. Dans ces trois provinces, l'espace public est le plus souvent investi par la langue anglaise. C'est ainsi qu'au tournant du 20e siècle, à l'Île-du-Prince-Édouard, le clergé écossais anglicisait les paroisses et que le français disparaissait progressivement des écoles. La situation était meilleure au Nouveau-Brunswick, mais certains enfants, dont la jeune Antonine Maillet, de Bouctouche, durent faire leurs études en anglais. L'anglais était la langue du pouvoir et de l'argent, même au Madawaska francophone. L'espace symbolique lui-même était anglais : ne célébrait-on pas la fête de l'Empire à Shippagan même ? Pas surprenant, alors, que la justice ait aussi été anglaise. La domination est le lot du colonisé.
           
Il n'est pas surprenant non plus que beaucoup d'Acadiens souffrent d'insécurité linguistique, surtout dans les régions où ils sont minoritaires. Au niveau provincial, seul le Nouveau-Brunswick résiste bien à l'assimilation linguistique. Dans les trois autres provinces de l'Atlantique, on abandonne la langue française et on anglicise son nom de famille, ou du moins son prénom. Débutés au milieu du 19e siècle, les transferts linguistiques vers l'anglais prennent un rythme dramatique depuis les années 1970.
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